Une serre bioclimatique au cœur de la saline royale d’Arc-et-Senans
Bien commun
Dans les jardins de la saline royale d’Arc-et-Senans (Doubs), à la fois usine modèle et palais du 18e siècle, une serre unique a été assemblée. Grâce à elle, les maraîchers disposent d’un outil innovant pour produire en circuit court. Une façon de s’appuyer sur l’histoire d’un bien inscrit sur la Liste du patrimoine mondial, pour réfléchir à notre manière de construire et de nous adapter au changement climatique.
Une demande des maraîchers de la saline royale
Quand on regarde une photo aérienne de la saline royale, on est frappé par la géométrie de l’espace. Aux bâtiments en demi-cercle construits au 18e siècle, répondent des jardins contemporains, qui ferment le cercle et renforcent cette impression d’harmonie. C’est là qu’un “cristal de sel” est venu se faire une place. Avec ces multiples faces vitrées, la serre donne l’impression d’avoir toujours été là.
Pour aboutir à ce résultat, les équipes de la saline royale ont fait appel à un connaisseur des lieux, Yann Rocher. Passionné par les sphères, cet architecte a immédiatement été convaincu par le projet : “C’était séduisant de voir une équipe déterminée à ce que ce lieu de patrimoine soit aussi un lieu de renouvellement”.

Arnaud Castagné
Dès le départ, l’ambition est de construire un outil bioclimatique, fondé sur la prise en compte du soleil, de l’inertie thermique, de la ventilation naturelle ou encore de l’humidité. Avec cette serre, les maraîchers pourraient faire pousser des plants de légumes, au profit des groupes qui fréquentent le restaurant de la saline. Restait à donner corps à cette idée, dans un lieu patrimonial où toute construction est fortement encadrée.
Une forte mobilisation des habitants, des équipes et des mécènes
De longs mois ont été nécessaires pour mener à bien le projet. S’il a été un temps question de construire une structure légère en bois, avec un budget serré, le projet a progressivement évolué vers une serre innovante construite avec des matériaux nobles. Pour cela, les équipes de la saline royale ont pu bénéficier d’un soutien important, de la part des habitants et d’entreprises. “Être un lieu inscrit à l’Unesco nous a permis d’emporter l’adhésion. Sans le mécénat, on n’en serait pas arrivé là”, souligne Denis Duquet, chef jardinier de la saline.

Denis Duquet
Le premier don majeur est venu de la SETP, qui produit de la pierre de construction dans la carrière de Comblanchien. “Cela a changé la donne, parce qu’on avait désormais un soubassement, avec une pierre magnifique. Et là, vous ne concevez pas le même projet. Avec de la pierre massive, vous pouvez dessiner une ossature en acier, et puis soyons fou, y mettre du verre !”, souligne Yann Rocher.
Avec cette nouvelle donne, l’architecte a pu proposer une serre en zome, une forme particulière basée sur la répétition de losanges. Un choix peu courant pour une serre maraîchère.
Un théâtre de verdure, en hommage à Claude-Nicolas Ledoux
Si la saline royale d’Arc-et-Senans figure sur la Liste du patrimoine mondial depuis 1982, c’est en raison de son architecture. À la fin du 18e siècle, cette usine de sel fut construite comme un palais. Alors que naissait la société industrielle, Claude-Nicolas Ledoux imagina la saline comme le cœur d’une cité idéale de 3000 habitants, qui restera inachevée.
Au moment de réfléchir à la serre, Yann Rocher s’est tourné vers l’histoire de la saline. Ledoux avait été l’un des premiers architectes à dessiner des sphères, à une époque où les montgolfières fascinaient le public. Il avait également construit des coupoles, dont le contact avec le sol était toujours travaillé de manière singulière.
Par ailleurs, Claude-Nicolas Ledoux était un grand architecte de théâtre. “C’est quelqu’un dont l’architecture est éminemment instruite par la question de la vision”, précise Yann Rocher. À la saline royale, le pavillon central dispose ainsi d’un oculus, une ouverture ronde, qui permet d’avoir une vue d’ensemble sur le domaine.
À partir de ces éléments, Yann Rocher a imaginé la serre comme un théâtre végétal, dans un jeu de transparence et de reflets.
En maquette, je trouvais que ça marchait bien. Mais, est-ce que cela allait vraiment fonctionner ?

Yann Rocher
Tout au long du projet, des solutions techniques ont dû être trouvées. De quoi stimuler la créativité de Jean-Louis Barrand, menuisier de la saline royale, passé maître dans l’art de la soudure. “Le verre notamment nous a donné du fil à retordre. Pour associer les carreaux ensemble, on ne trouvait rien dans le commerce. J’ai fini par faire des prototypes avec du silicone”, se souvient-il. Il a également passé des jours entiers à ajuster les carreaux de la serre au millimètre près. Un sens du détail qui a payé.

Yann Rocher
Une source d’inspiration pour les visiteurs de la saline royale
Et c’est ainsi qu’un zome trône aujourd’hui dans les jardins de la saline royale. Un bel objet d’architecture, qui a également des vertus pédagogiques. Pour construire la serre, Denis Duquet ne voulait pas d’artificialisation du sol. “Si vous demandez à une entreprise de poser une serre comme ça, elle va vous dire qu’il faut couler une dalle de béton. Et moi je suis contre”, explique le chef jardinier. Pour justifier son choix, Denis Duquet met en avant le bilan carbone “terrible” du béton, le besoin de conserver la perméabilité des sols et la réversibilité de la construction.

Valentin Reigneau
Résultat, la serre a été posée sur de la grave et des dalles de pierre. Architecte paysagiste de formation, Denis Duquet estime que les biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco peuvent avoir ce rôle d’exemplarité :
L’idée est de montrer qu’il y a d’autres façons de faire. Si on peut le faire à la saline, vous pouvez le faire aussi dans votre commune.
Les verres utilisés pour la serre se veulent aussi une démonstration d’une façon de construire plus durable. Produits par l’anglais Pilkington, les losanges sont en verre bas carbone, avec 50 % d’émissions en moins à la fabrication. C’est la première fois qu’ils étaient installés en France.
Avec son puits canadien, l’inertie thermique des pierres ou encore son utilisation de l’ombre créée par la végétation, la serre contribue à renforcer le jardin-laboratoire, qu’est aujourd’hui la saline royale. Et Denis Duquet de conclure : “Pour moi, le patrimoine est là pour nous accompagner dans l’excellence. Et l’excellence passe par une relation avec le vivant”.